Big love - Morceaux choisis - Episode 7

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L’année 1970 

Une moniale américaine nouvellement ordonnée par le Karmapa fut amenée à Kopan par Zina pour la soigner de son hépatite.

Le jour suivant, Lama Yéshé lui rendit visite. « Il était chaleureux, radieux, il avait des yeux bruns étincelants, des dents de lapin avec un large espace au milieu, » se rappelle Tsultrim. « Il riait beaucoup, me dit de ne pas m’inquiéter pour mon hépatite, juste d’imaginer que mon corps recevait une douche de lumière blanche depuis la tête jusqu’aux pieds par lesquels elle sortait. »  Durant le cours, elle guérit. 

[...] Zina était une femme très déterminée, elle ne permettait jamais à Rhéa -sa fille- d’entrer dans sa chambre quand elle méditait. La petite fille se tenait alors dehors, criant et hurlant. Lama Yéshé se précipitait pour la consoler. Il la prenait souvent dans ses bras et la berçait en lui chantant une étrange chanson : « Oh, ta maman va s’en aller. Ta maman va partir. » Quelle drôle de chose à chanter à un enfant ! Pourquoi le faisait-il ?

La vie quotidienne à Kopan

[...] « Chacun suivait la poudja du soir et à l’occasion, l’enseignement dans l’anglais excentrique de Lama les faisait tomber de leur coussin tellement ils riaient.

Le déjeuner, toujours riz, lentilles et légumes, était servi à 11h45 sur la table ronde en briques à l’arrière de la chambre de Lama. Il était fréquent que les lamas apportent leur aide à la cuisine. Ils n’avaient aucune notion de statut ou de hiérarchie et participaient sur place à toutes sortes de tâches.

« Les gens avaient tendance à se disputer la place pour manger à côté de Lama, » dit Mary Finnigan, une visiteuse anglaise. « Lama Zopa était maigre et ascétique. Il mangeait si peu et avec une telle lenteur qu’il pouvait paraître austère, Lama, lui, était aux anges. Il vous prenait dans ses bras et vous enroulait dans cette masse de tissu rouge, imprégné de cette incroyable odeur de propre, d’encens et de parfum subtil. Tout ce qu’on voulait, c’était s’en rapprocher et se blottir contre lui. Il vous prenait la main, hurlait de rire et donnait des coups de pied en l’air, ce qui nous réjouissait immensément. J’avais laissé mes enfants en Angleterre et Lama me dit que je devais retourner vers eux, ce que je fis. »

Lama Yéshé teste Jan Willis

Jan Willis avait un esprit universitaire pénétrant, exercé. Les autres étaient clairement fous de Lama mais elle se demandait s’il n’existerait pas d’autres lamas susceptibles d’être encore mieux que lui. Un jour, Lama Yéshé dit à Jan de poursuivre sa prochaine étape d’enseignement, la pratique du calme mental, auprès de Guéshé Rabtèn à Dharamsala (en Inde). « C’est un enseignant très avisé, il est la sagesse incarnée », dit Lama à Jan. « Tu ne devrais pas avoir de problème vu que tu parles hindi et que tu es habituée à voyager. Mais tu y vas de suite et directement ». Elle ne le fit pas. 

Quand elle arriva enfin à Dharamsala, Guéshé Rabtèn tourna vers elle son large et puissant visage, la pointa du doigt et commença à lui crier dessus. « C’était une montagne en feu, » dit Jan. Elle comprit assez de son tibétain pour réaliser qu’il l’accusait de n’avoir pas obéi exactement aux consignes de Lama, qui étaient de venir directement à Dharamsala. « Il ne voulut ni savoir mon nom, ni entendre mon histoire. Il voulait juste que je sache que j‘étais là pour étudier, que j’étais arrivée en retard et que c’était grave. Je tombai totalement amoureuse de lui. »

Six semaines plus tard, gravissant la colline de Kopan à la nuit tombante, Jan leva les yeux et vit Thoubtèn Yéshé l’observant d’en haut avec une expression de dégoût sur le visage. M’ayant regardé dans les yeux, il se retourna pour entrer dans sa chambre. « Je me sentais mal en entrant, » dit-elle. « J’allais faire les trois prosternations habituelles en guise de respect quand Lama se retourna et me lança une autre tirade terrible en tibétain. Soudain, je fus frappée par le fait qu’il n’y avait absolument aucune différence entre ces deux lamas. Ils avaient exactement les mêmes choses à enseigner et Lama m’avait envoyé faire ce long voyage juste pour le découvrir, pour me prouver qu’avec mon esprit enclin au jugement et à la critique, je n’étais peut-être pas si futée que ça en fin de compte. Mon arrogance s’effrita tout simplement. Je tombai à quatre pattes, pleurant et le suppliant d’accepter de me prendre pour disciple et de me pardonner de l’avoir comparé à Guéshé Rabtèn. Ce moment scella ma relation avec Lama Yéshé. Je vis que sa sagesse était aussi vaste que sa compassion. »

Äge Delbanco raconte : « La condition pour vivre à Kopan était que nous devions suivre les cours. Mais pour moi, les enseignements les plus efficaces de Lama étaient ceux que je saisissais en une seconde, dans un regard, un froncement de sourcil, un mot. Tous lui demandaient de les aider à résoudre leurs problèmes mais moi, il m’encourageait à suivre mes sentiments profonds. « Je n’ai jamais demandé à personne ce que je devais faire, » me dit-il.

[...] « Une fois, un jeune Américain, s’apitoyant lourdement sur son sort, commença à geindre et se plaindre de tous ses problèmes, les déversant les uns après les autres. Au bout de dix minutes de la sorte, tout le monde était déprimé. Lama Yéshé ne dit rien sur le moment mais il éclata soudainement de rire. Il rit, rit et rit jusqu’à ce que toute la salle se joigne à lui, y compris le garçon. Plus tard, celui-ci dira avoir eu le sentiment que tous ses problèmes avaient disparu d’un seul coup. »

[...] Du point de vue des lamas, le monde de tous ces Injis (étrangers) était sens dessus dessous. Ils avaient tout mais se noyaient dans l’apitoiement et le manque de confiance en soi. Comble de l’ironie : voilà deux réfugiés qui veillaient sur une bande d’Occidentaux bien éduqués de la classe moyenne, qui étaient tous emplis de peur et d’inquiétude. « Pas de panique ! »  les exhortait Lama. « Vous pouvez aider les gens, vous pouvez y arriver. Vous devez essayer d’aider les êtres vos mères. Vous devez essayer. C’est possible, c’est possible, l’esprit a une telle puissance ! Ne sous-estimez jamais le pouvoir de l’esprit. » « Il me faisait croire que je pouvais tout faire, » dit Frances Holmes.

A propos de Evans-Wentz écrivant des livres sur le bouddhisme tibétain, Lama interroge : « A-t-il fait l’expérience de ce dont il parle ? N’écoute jamais quelqu’un qui n’a pas fait l’expérience directe de ce dont il parle. Les gens qui traduisent sans expérience [Lama prononçait : 'experewence'] n’ont qu’une sagesse de faux-semblant.

 

Traduction par Michelle