Big love - Morceaux choisis - Episode 12

 

La relation entre disciple et Gourou (1972, suite) 

Zina part pour une longue retraite à Thoubtène Tcheuling, le monastère de Troulshik Rinpoché, dans la partie basse du Solou Koumbou, région d’origine de Zopa Rinpoché.

[…] Au bout d’une semaine dans les montagnes pures et silencieuses, voici ce que Zina écrivit à Lama Yéshé :

zina en retraite« Oh mon lama adoré, ne m’en veux pas de prendre ce temps précieux pour être avec toi par écrit. Depuis ce trou dans la terre où j’ai du mal à tenir debout, je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui souffrent : Tante Louise notamment, affligée des deux pires maux existant sur terre, à savoir la séparation et la mort. S’il te plaît Lama, aide-la. Je ne peux rien faire actuellement pour elle et peut-être sera-t-il trop tard ensuite. Aide-la à trouver un peu plus de paix avant qu’elle ne retourne à la Roue (du samsara). 

Cinq jours seulement ont passé depuis que j’ai atteint le sommet de cette montagne dorée, et tant de brume déjà s’est dégagée, une telle clarification est-elle possible en un espace de temps si court ? Chaque jour après mes prières, je m’arrange pour méditer 2h avant le déjeuner, dans le calme, avec une tranquillité totale. Et l’après-midi, je poursuis avec 5h dans la gompa, 2 d’entre elles complètement centrées, aussi centrées en tout cas que ce centre l’est pour le moment. 

J’ai soudainement, et avec une grande clarté, réalisé ce vers quoi nous nous dirigeons : l’obtention d’une conscience qui ne devra plus se briser, sur laquelle la mort n’aura aucun pouvoir, une conscience qui est continue et ininterrompue ; l’obtention d’une conscience de soi qui ne sera plus jamais perdue ou obscurcie.

Bien sûr, je ne suis encore que sur le seuil mais j’ai le sentiment d’avoir déjà parcouru une telle distance, Lamadji. J’ai le sentiment d’avoir parcouru des lieues et des lieues, mais il en reste tellement à venir ! Cependant maintenant, je suis consciente des quatre grandes initiations qui ouvrent les portes au palais du non-retour. Je ne suis qu’à l’entrée de la seconde initiation. Je me prosterne devant vous et les Trois Joyaux, très honorable et avisé maître.

Soudain, je vois avec plus de clarté les gens autour de moi, je mesure avec plus d’acuité la distance qui nous sépare. Dans cette lumière, je contemple la grande hiérarchie des êtres qui sont dans Shambala. Je mesure à quel point je suis loin, à quel point mon ignorance est démesurée à la lumière de votre connaissance parfaite. La tâche qu’il me reste à accomplir est gigantesque, mais très cher Lama, si ce n’était pas pour toi et la multitude des lamas, je ne verrais pas mes fautes ni comment les surmonter.

Je prie, je médite sur les Trois Joyaux pour qu’ils m’aident à conquérir tous les démons de l’irritation. Ne plus jamais être irritée par les fautes des autres ni déstabilisée par les événements courants de la vie quotidienne. Dompter mon tempérament, le mettre totalement sous contrôle. Ne plus jamais ressentir de colère si quelqu’un m’injurie, seulement de la compassion. Toutes mes irritations et impatiences seront remplacées par une abondance de patience et de tolérance, tolérance dans le sens de ne pas oublier la faiblesse que l’on a conquise. Lama, Guéshéla, puisse-t-il en être ainsi, dit et accompli. Autrement, les mots ne seraient plus des perles mais des pierres, une simple intellectualisation plutôt qu’une réalisation. 

Je t’offre mon corps, ma parole et mon esprit. Comme je vous aime tous en profondeur, grands êtres du paradis ! 

Palmo »

Lama Yéshé garda cette lettre toute sa vie. Un mois plus tard, il lui répondit sur du papier népalais de riz, décoré de motifs de Noël et de citations bibliques.

Lama et Drolma« Chère Palmo, mère sainte,

Je suis tellement heureux de te savoir partie en retraite dans les Himalayas, dans un isolement mental et physique. Je souhaite très fortement que tu consacres ta retraite à la méthode yoguique de Vajrasattva, que tu en récites à nouveau 100 000 mantras, c’est la condition juste pour le moment.  S’il te plaît, assieds-toi toujours à la même place jusqu’à ce que tes mantras soient complètement finis. Ne communique pas avec les étrangers de passage concernant n’importe quelle expérience samsarique et réalise la vraie voie par-delà les mots. Les Occidentaux pensent que connaître les mots, c’est l’éducation mais les mots ne sont rien. 

Je regorge de bonnes pensées vis-à-vis de ta vie dharmique et je pense toujours à toi. N’abandonne jamais la vision transcendante et l’unité divine avec Vajrasattva. Dans la vue dualiste de l’ignorance, il ne réside aucun plaisir éternel. Le vrai gourou absolu est en toi, en ta conscience, il peut donc toujours t’enseigner et te montrer le chemin véritable. Il y a quelque chose que je veux vraiment te dire concernant ta retraite mais c’est trop difficile à communiquer avec des mots. 

Après avoir accompli avec succès cette retraite, peut-être pourras-tu en refaire une autre à Dharamsala avec tout autour, quantité de saints gourous.

Je suis toujours avec toi. J’ai vu ta mère et ta fille, tout se passe à la perfection, il n’y a aucun problème. Je continue de veiller sur elles et j’ai reçu ton message. Si l’impermanence le permet, je t’amènerai Rhéa [la fille de Zina] dans les montagnes comme tu me l’as demandé. S’il te plaît, ne laisse pas ton esprit égotique être obsédé par Rhéa. Ma santé est très bonne, ne t’inquiète pas pour ça. Peut-être vais-je aller à nouveau à Dharamsala pour la mousson. J’attends quelques informations à cet égard. Sinon, je vais faire une retraite ici.

Avec un amour véritable, l’amour de ton Lama Yéshé.

Ps. S’il te plaît, détends-toi puisque tu travailles dur. Si un problème quel qu’il soit se présente, fais-nous en part au cas où nous pourrions t’aider. Ici aussi, un tas de personnes sont en retraite donc tu n’es pas toute seule.

Thoubtèn Yéshé »

Zina mourra en ce lieu le 20 août 1973 en présence de sa fille Rhéa, mais peut-être reviendrons-nous ultérieurement sur quelques épisodes de cette fin de vie…