Big love - Morceaux choisis - Episode 13

 

 

Fin 1972 - Paula Koolkin

Paula Koolkin 1972« Tandis que la saison de trekking approchait, Matti de Wys revint à Kopan avec une nouvelle petite amie américaine, Paula Koolkin. Lama Yéshé commanda de suite un repas pour eux, repas qui fut servi par Anila Ann. Paula, fraîchement sortie du décor hippie de San Francisco, n’avait jamais vu une nonne bouddhiste auparavant. Elle ne la quittait pas des yeux. Elle et Matti louèrent une maison à proximité. 

Paula observait tranquillement Lama Yéshé. « Je commençai à réaliser à quel point il était intelligent, perspicace et sage, et tellement gentil. Chaque fois que je lui posais une question, je recevais une réponse sur laquelle travailler. Tous les autres méditaient et comme je ne savais pas m’y prendre, je m’ennuyais. Je lui demandai donc un mantra et une visualisation afin que, moi aussi, je puisse connaître ce qu’ils recherchaient tous et qu’ils appelaient « réalisation ».

Il s’assit en silence un moment avant de dire : « Je veux que tu rentres chez toi et que tu penses à ta vie d’avant, que tu ailles à rebours jusqu’avant ta naissance. Fais cela deux fois par jour puis reviens me dire ce que tu as trouvé. » J’étais vraiment déçue. Ce n’était pas l’idée de méditation que j’avais en tête mais je fis ce qu’il dit. Parcourir cette vie passée me fit réaliser un tas de choses désagréables sur moi. Au bout d’une semaine, je retournai le voir et lui dit que j’avais été choquée de découvrir que j’avais une énorme dose d’orgueil. Il s’assit les yeux clos et dit : « Très bien, dear. Tu y retournes, recommence la même chose une semaine de plus et reviens. » C’était tout.

J’observai alors plus en profondeur mon mode de fonctionnement vis-à-vis de mes parents, boyfriends, amis et je réalisai que je les avais fait beaucoup souffrir. Je pleurai beaucoup cette semaine-là puis revins à nouveau vers Lama Yéshé. Je lui dis avoir réalisé que la seule personne que j’aie jamais prise en considération était moi-même. Il me donna une brève visualisation avec le mantra du Soutra du cœur : TA YA THA GATÉ GATÉ PARAGATÉ PARA SAMGATÉ BODHI SOHA.  J’ai cru que c’était un mantra pour débutant. Je ne savais pas que c’était en fait les enseignements de sagesse les plus profonds concernant l’essence de Bouddha. « Cela t’empêchera de souffrir. » dit-il.

Il s’en alla quelque temps et il me manquait terriblement. Un jour, j’ai senti qu’il était revenu. Je montai à Kopan sous une pluie battante avec la certitude qu’il y était. Tout le monde dînait quand soudain et contre toute évidence, il posa ses mains sur les miennes et dit : « Tu es venue me voir, dear ? Tu veux me parler de quelque chose ? » Je lui dis que je voulais prendre refuge avec lui et prendre des préceptes. Il réfléchit un instant et dit : « Non, dear, tu vas à Lawudo et tu prends refuge avec Lama Zopa là-haut. » Je lui dis ne pas connaître Lama Zopa. En fait, j’avais un peu peur de ce que j’avais entendu à son propos, son ascétisme… Mais apparemment, Lama Yéshé voulait que j’établisse ma connexion de refuge avec Lama Zopa de façon à avoir une connexion forte avec eux deux. » 

 

 

Philippe Camus et l’école de de Lawudo Gompa 

Philippe Camus Lawudo 1972« Lama Zopa retourna à Lawudo en mai. Les murs étaient construits et les vitres avaient été laborieusement hissées et installées. Maintenant il fallait un toit.  Philippe Camus, un ancien membre de la Légion Étrangère française issu d’une famille très fortunée était arrivé là aussi. Il cherchait à réparer en quelque sorte des actes accomplis durant son service militaire, et passait des heures, enfermé avec Lama Yéshé, qui l’appelait « mon père ». Il offrit de financer le toit de Lawudo.

Philippe possédait un dynamisme et un pouvoir de séduction énormes et il en avait vraiment besoin de chaque bribe pour persuader les pilotes de transporter à Luckla les matériaux de construction. Losang Nyima arriva aussi et organisa le transport de 130 plaques de tôle ondulée par des porteurs. Ils réussirent à finir le toit avant l’arrivée des pluies de mousson. Philippe Camus usa encore de son charme pour réussir à persuader sa mère de donner aux lamas les intérêts de l’un de ses comptes en banque suisses. » 

 

 

Lama Yéshé achète la vieille maison de son gourou à Dharamsala

Tushita Dharamsala 1972« Accompagné de Jhampa Zangpo, Lama s’était envolé du Népal pour Delhi où ils prirent une chambre dans un hôtel proche de l’aéroport. « Lama transportait 7500 dollars américains en billets, donnés par Piero Cerri, » raconte Jhampa. « On contacta des changeurs de monnaie qui nous donnèrent rendez-vous dans la rue devant l’hôtel. Un taxi s’arrêta dans lequel on s’engouffra et qui poursuivit un peu sa route. Les changeurs de monnaie me donnèrent des liasses de roupies, je leur donnai une liasse de dollars et on commença à compter. Lama marmonnait des mantras en riant, comme à son habitude, tandis que je comptais cette énorme pile de roupies. Quand j’eus enfin fini, ils s’éloignèrent, nous laissant avec tout cet argent à la distance de six blocs d’immeubles de l’hôtel. [à préciser peut-être qu’à l’époque, aller dans un bureau de change n’était pas avantageux et que la majorité des gens changeaient leur argent liquide au noir, avec tous les risques d’arnaque que cela représentait]. Le matin suivant, on prit un taxi jusqu’à une station de bus et, après 12h d’un long et difficile voyage pour Dharamsala, on alla directement à Nowrojee Koti, comme se nommait la maison. »

La propriété de deux hectares avait été précédemment la maison provisoire de Tridjang Rinpoché après que le gouvernement indien eut autorisé le gouvernement tibétain en exil à migrer de Mussoorie à Dharamsala fin avril 1960. Juste en dessous de Nowrojee Koti se trouvait le Swang Ashram, aussi appelé le Vieux Palais, où Sa Sainteté le Dalaï-Lama avait séjourné de 1960 à 1968 tandis que sa résidence permanente Tèckchèn Tcheuling était en construction. Guéshé Rabtèn séjourna aussi dans une petite maison à proximité et la maison de Kyabjé Ling Rinpoché était à quelques centaines de mètres, sur l’autre côté de la colline.

Lama ne pouvait rien envisager de mieux que d’acheter la vieille maison de son maître. « Oh mon dieu, quelle vieille maison délabrée ! » pensa Max quand il l’y amena pour la première fois. « Mais Lama adorait ce lieu qui se situait sur une belle parcelle de terre. Il avait un avocat confirmé et négocia toute l’affaire par lui-même », dit Max.

[…] Lama enregistra S.S. le Dalaï-Lama comme le nouveau propriétaire de la maison car aucune entité légale n’existait encore pour détenir la propriété, et Lama ne voulait pas qu’elle soit à son nom. » [Le lieu deviendra très vite « Tushita Retreat Center ».]

 

Lama Yéshé enseigne à la Librairie Tibétaine

premiers moinillons à Lawudo 1972Quand on apprit que Tridjang Rinpoché avait demandé à un moine du Népal en visite de parler aux Injis (étrangers) à la Librairie, toute la population étrangère de la ville se pointa, soit une cinquantaine de personnes.

Parmi eux, Glenn Mullin, un canadien : « La porte s’ouvrit et on vit une petite créature genre elfe avec un large sourire malicieux et des yeux pétillants. Il semblait petit, mais la minute d’après, immense, il remplissait toute l’embrasure de la porte. J’avais l’impression qu’il ne regardait que moi mais j’appris plus tard que chacun d’entre nous avait eu la même pensée. Moitié traînant les pieds, moitié glissant, il s’avança vers le trône et assis, entonna le mantra du Bouddha Shakyamouni TAYATA OM MOUNÉ MOUNÉ MAHA MOUNAYÉ SOHA. Chaque syllabe clairement distincte était aussi explosive qu’un pétard ; tandis qu’il continuait à chanter, mon corps commença à trembler si fort que je crus à un tremblement de terre, ils étaient courants dans la région. Je voulais déclencher l’alarme mais alors je regardai les bols d’offrande et vis qu’ils étaient totalement immobiles. Mon regard se tourna vers Lama Yéshé. Ses yeux semblaient des soleils embrasant un millier d’univers et je pensai : » Voilà ce que Lama Tsongkhapa veut dire quand il parle de la rencontre avec le maître où certains étreignent leur cœur de peur. »

[…] Quand il finit par parler, ce fut pour critiquer notre manque de pratique, notre approche intellectuelle du Dharma. Il dit que pour mettre le Dharma en pratique, nous devions changer nos vies : « Vous ne pouvez connaître le Dharma simplement en lisant des livres, en allant aux cours, en remplissant des carnets et en mémorisant le tibétain ! » « Haha, pensai-je, voilà le « coach » ! C’était exactement ce que je recherchais. On aurait dit qu’il savait tout de nos drôles de conversations du Dharma dans les tea-shops. » « Vous ne changez en rien, vous gaspillez juste le temps précieux de Guéshé Ngawang Darghyey et les efforts de Sa Sainteté le Dalaï-Lama qui ont spécialement mis en place ces enseignements à la Librairie pour vous, » dit-il.

Avant d’attraper le bus pour Delhi, Lama Yéshé installa Jhampa Zangpo en tant que premier manager du centre de Tushita, avec des instructions pour en faire un lieu de retraite… Sous une pluie battante, des étudiants s’étaient rassemblés devant le magasin Nowrojee pour lui dire au-revoir. Le bus était sur le point de partir et Lama n’était nulle part. Soudain, ils aperçurent comme une « flèche rouge » leur fonçant dessus. C’était Lama Yéshé, son « zen » (châle) sur la tête avec son mala autour, dans le style arabe, pataugeant dans ses bottes en caoutchouc roses. Il riait, tout son visage irradiait. Son voyage avait été une grande réussite. »